Il y a dix ans, après mon diplôme j'ai eu mon premier boulot: coordinateur de production d'une émission culturelle sur une chaîne de télé francophone au Canada. Le job, c'était de récupérer ces fameux formulaires que les journalistes sont censés faire signer aux gens qu'ils filment ou interrogent, et qui autorisent la chaîne à diffuser leur image. La plupart des journalistes s'en tamponnaient, et la prod s'en est rendu compte un peu tard, donc j'ai été embauché pour retrouver tous les gens qui apparaissent à l'image (23 épisodes) et les harceler jusqu'à ce qu'ils signent.

Comme je suis génial j'ai réussi, mais un seul mec me posait problème. Il s'agissait d'un guitariste de blues d'une petite ville de l'Ontario, qui était célèbre parce qu'il écrivait tous les jours, à toutes les rédactions des journaux nationaux, pour se plaindre de leur traitement de telle ou telle information. Un vrai emmerdeur, alcoolique et méchant, la bête noire des journalistes, c'était l'ancêtre du troll. Il y avait un plan du reportage où on le voyait gratouiller sa guitare, il était à moitié bourré, s'était posé sur son porche et avait improvisé trois notes à la guitare pour faire un plan de coupe. Quand je l'ai appelé, il m'a demandé des droits d'auteurs pour ça. Il a tellement résisté, il a tellement fait chier, que la prod a fini par plier, et lui a proposé 50 dollars pour sa chanson. Quand j'ai rédigé le contrat, je l'ai appelé pour lui demander le nom du morceau, qui n'en était pas un, mais il me fallait un titre pour la case titre. Il a réfléchi et m'a proposé le plus beau nom de chanson de toute l'histoire de la musique:

" Sometime, Somebody, Somewhere, Will Have To Pay Someone Something".